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Mon avis là dessus : c'est pire que tout.
(Mais quelque part, tant mieux, vivement que tout ce cirque s'écroule une bonne fois pour toutes ! Et n'oubliez pas, il ne s'agit que de promesses de dons, les partenaires de l'Espagne n'ont pas le moindre petit euro devant eux pour aider les banques espagnoles, mais peu importe, nous vivons à l'ère de la communication triomphante, et puisque tout ce qui compte, ce sont les effets d'annonce, commençons par là)
En substance, le message officiel transmis par le ministre espagnol des finances, celui qui fera les gros titres de la presse, c’est “nous venons d’obtenir une aide inconditionnelle et illimitée pour notre secteur bancaire”.
Si on se place du côté de la Grèce, de l’Irlande, ou du Portugal, asphyxiés par des mesures d’austérité infâmes, contrepartie infecte à une aide aux créanciers de ces pays qui ne dit pas son nom, c’est ajouter la blessure à l’injure.
Cela n’a pas fait un pli. L’Irlande vient d’annoncer à son tour qu’elle entendait obtenir une renégociation des mesures qui lui ont été imposées par l’Europe. Du côté de la Grèce, cette annonce est une gifle pour les partis pro-austérité, militants d’une application servile de mesures horribles dont la presse grecque reconnaît aujourd’hui à demi-mots qu’elles ont été pour une bonne part suggérées par le patronat grec, et qu’elles ne figuraient pas dans les exigences de la très détestée Troïka.
Si on se place maintenant du côté de l’Allemagne, ces gros titres vont susciter – certes pour d’autres raisons, plus égoïstes celles-là – des réactions tout aussi furieuses, tout aussi furibardes. L’annonce de la signature d’un chèque en blanc aux caisses d’épargne espagnoles, aux ordres d’une classe politique férocement corrompue – les dirigeants des régions espagnoles avaient obtenu les pleins pouvoirs au sein des conseils d’administration de ces caisses d’épargne et évincé méthodiquement et systématiquement toute forme de contre-pouvoir – qui était de mèche avec les promoteurs immobiliers, est une injure au bon sens, et à toutes les règles de vie en communauté.
Tout cela, ce sont les réactions si pas toutes légitimes, au moins attendues, que susciteront les gros titres. Et maintenant, le dessous des cartes.
Pour commencer, d’aucuns ne manqueront pas de se demander d’où proviendra cet argent. C’est bien simple, il sortira des poches des contribuables français, allemands, luxembourgeois,… Avant de sortir exclusivement des poches des contribuables allemands une fois que la France aura été sortie du jeu à son tour, mais n’allons pas si vite en besogne. Le Fonds Européen de Stabilité Financière qui versera cet aide est en effet directement financé par les contribuables des pays d’Europe jugés encore solvables.
Ensuite, cette aide illimitée et inconditionnelle ne l’est pas autant qu’il pourrait y paraître au premier abord. En effet, si cette aide sera versée au fonds espagnol dédié au secours des banques, géré par le gouvernement Rajoy, elle le sera sous forme de prêts qui seront garantis par le gouvernement espagnol, et ces prêts seront comptabilisés comme de la dette publique espagnole, et grossiront d’autant la dette officielle du pays. Autrement dit, plus les banques espagnoles réclameront d’aide, et plus la solvabilité de leur gouvernement, déjà durement entamée, se dégradera à mesure.
Pire, le remboursement de ces aides sera prioritaire sur le remboursement du reste de la dette officielle du pays. Conséquence évidente, immédiate, la dette officielle de l’Espagne vaudra donc beaucoup moins que ce qu’elle vaut aujourd’hui, et qu’elle aurait valu si cette aide avait été directement versée au gouvernement espagnol, pour qu’il la reverse ensuite à ses banques en difficulté. Ces deux effets combinés compliqueront d’autant l’accès de Madrid aux marchés financiers. En fait, ils viennent de le lui fermer définitivement. De nouvelles mesures poétiquement appelées d’austérité sont donc à prévoir, et elles seront plus dures que jamais (ce qui, certes, n’arrangera pas la situation du pays, déjà englué dans un désastre économique majeur).
Notez bien, ce n’est pas comme si l’accès de Madrid aux marchés financiers n’était pas déjà quasiment fermé, puisque seules les banques espagnoles, les mêmes qui vont devoir être secourues instamment, lui prêtaient encore de l’argent. Ah tiens, les banques espagnoles ! Est-ce que leurs bilans ne seraient pas dores et déjà gavés de dette gouvernementale ? La même dont la valeur est promise à s’effondrer ? Ce qui va conduire la BCE à exiger des appels de marge pour les actifs que les banques espagnoles ont déposé en garantie à son guichet ? Et amplifier d’autant leurs besoins de recapitalisation ?
Mais au fait, comment le gouvernement espagnol compte-t-il procéder pour financer sa dette au cours des tous prochains mois ? Il va demander à ses banques de demander une rallonge au Fonds Européen de Stabilité Financière ? Oh mais dites donc ! Si les choses devaient se passer ainsi, est-ce que par hasard la dette du gouvernement espagnol ne serait pas amenée à être comptabilisée deux fois ? Une première fois au titre des aides supplémentaires versées par le FESF, et garanties par lui, et une seconde fois au titre de la dette émise par lui, et achetée par les banques avec l’argent du FESF ?
Et pour conclure, je disais au début que la Grèce, l’Irlande, le Portugal,… s’empresseraient d’exiger une renégociation des mesures d’austérité qui leur ont été imposées par la Troïka, mais je n’ai pas précisé que les autres banques européennes, à commencer par les banques italiennes, mais aussi les banques françaises, voire les banques allemandes (notamment la Deutsche Bank) risquent fort de découvrir à leur tour des trous béants dans leurs comptes, et s’empresseront de frapper à la porte de leurs gouvernements respectifs, pour qu’ils demandent à leur tour la possibilité de bénéficier de la même aide “inconditionnelle et illimitée” qui vient d’être accordée au gouvernement espagnol.
Une dernière chose, si je me tourne de nouveau du côté des populations, comment vont-elles réagir ? En 2008, elles ont accepté que les banques soient sauvées sans conditions, sans limites, parce que cela avait été présenté comme un impératif pas seulement pour les sauver elles mais aussi pour les sauver eux, sauver leur emploi, sauver leur système de santé et de retraite, et aussi sauver leur épargne. Aujourd’hui, voilà qu’il faut tout recommencer, voilà qu’il faut de nouveau sauver les banques sans conditions et sans limites, alors que les gens ont massivement perdu leur emploi, que leur système de santé et de retraite est à bout de souffle, et que leur épargne a été largement entamée ?
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