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Hello,
Il y a un discours qui revient souvent, et qui dit qu'en période de déflation, le cash est roi. Okay. C'est vrai, mais seulement voilà, qui décrète qu'on est en déflation ? Et qu'est-ce que c'est que le cash au fond sinon la base du système monétaire ?
En fait, le cash, mais parlons plutôt de monnaie (ou d'argent), sert à la fois de valeur d'échange, et de réserve de valeur quand on ne l'utilise pas. Normalement, il y a un équilibre qui se fait entre l'argent mis de côté par certains et l'argent dépensé par d'autres, et qui était mis de côté jusque là. Rien de bien extraordinaire jusque là, sauf que dans notre société, nous achetons beaucoup de produits inutiles ou qu'on pourrait remplacer par d'autres, nettement moins coûteux. Il y a aussi beaucoup de produits encore en bon état que nous jetons pour les remplacer par des produits plus neufs, au design plus léché, avec davantage de fonctionnalités,... Ce sont des dépenses que nous nous permettons parce que nous estimons en avoir les moyens et que nous estimons ne pas avoir à nous inquiéter du lendemain. Et s'agissant de dépenses fondamentalement inutiles, c'est du luxe, et nous ne le nous permettons que parce que nous avons confiance en l'avenir.
Mais donc, si nous devons commencer à nous inquiéter du lendemain, comment réagirions nous ? Il y a ici deux possibilités. La première concerne la minorité qui a mis de l'épargne de côté et n'a pas de dettes. Et comme le monde est bien fait, cette minorité immensément riche est aussi aux manettes. La seconde concerne l'écrasante majorité du reste de la population. Sofinco a annoncé récemment un plan de licenciement, et de manière générale, les enseignes de crédit à la consommation souffrent énormément : les gens se serrent la ceinture et évitent en tout cas de souscrire des crédits à la consommation s'ils peuvent l'éviter. Donc, logiquement, à partir du moment où les gens restreignent leur consommation, et puisque c'est la consommation des ménages qui tire (à crédit) notre économie, l'économie souffre. Et si l'économie souffre, on est d'autant plus incité à restreindre ses dépenses et mettre de l'argent de côté. Et c'est là que l'argent, la monnaie, le cash, deviennent rois. Et lorsque l'économie plonge dans la récession, et puisqu'il n'y a plus grand monde à avoir de l'argent de côté, ceux qui en ont, et qui en ont suffisamment pour ne pas s'inquiéter de sortir du cash, peuvent faire des affaires en or.
Et c'est là que ça coince. Depuis 2007 et le grand bouillon qu'ont pris l'immobilier et les marchés financiers un peu partout dans le monde, et notamment aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne, en Grèce, au Portugal,... les prix auraient du boire la tasse. Et pourtant, c'est tout l'inverse qui se produit. Globalement, les prix grimpent de manière de plus en plus soutenue. Et c'est particulièrement vrai des produits de base (carburant, chauffage, électricité, nourriture). C'est moins vrai de l'automobile, sur laquelle les producteurs multiplient les rabais, et aussi des produits électroniques, mais qu'importe, globalement, plus la situation économique se détériore, et plus les prix grimpent. Alors ? Si on veut se payer une voiture, il est urgent d'attendre, mais si on veut faire des réserves de nourriture ou remplir sa cuve de mazout, il est au contraire urgent de le faire. Mais on peut aussi attendre un effondrement déflationniste, sauf que depuis plus de quatre ans maintenant, il se fait attendre.
Et pourtant, c'est vrai, ceux qui le peuvent - entreprises ou particuliers - mettent massivement du cash de côté. Et ils le font depuis quatre ans. Quand on voit les montagnes de cash qui ont été sorties du système financier, cela fait longtemps qu'il aurait du mourir d'embolie. Oui, mais voilà, la Bank of England fait tourner énergiquement la planche à billets tandis que les regards sont tournés vers la Grèce. La FED a injecté 1 400 milliards de dollars dans le système via les QE1&2. Plus discrètement, la BCE a pris en pension 500 milliards d'euros de créances et a fourni autant de liquidités en échange aux banques européennes. Ces liquidités qu'elles se sont empressées de placer en dépôt auprès de la BCE leur permettront de faire face à leurs échéances cette année, en attendant la prochaine vague de LTRO prévue pour février. Tout ceci sans compter les rachats de dette européenne sur les marchés secondaires par la BCE. Sans compter le plan TARP. Sans compter la politique de prêts à court terme à taux zéro ou presque. (NB : Les banques prêtent à long terme et se financent à court terme sur les marchés. C'est pour cette raison que les banques européennes ont placé des créances en pension à la BCE, pour pouvoir récupérer du cash, et rembourser leurs propres créanciers dont la confiance est au plus bas).
En bref, plus l'argent sort à flots du système, et plus les banques centrales créent de l'argent ex nihilo pour maintenir le système à flot (façon de parler, habituellement, on écope pour faire sortir l'eau du navire). Et à moins de prendre les banquiers centraux pour des imbéciles, ils savent ce qu'ils font. Ainsi des rigoureux teutons. Ce n'était pas un peu hypocrite de confier les rênes de la BCE à un Italien ? Juste un peu ? Et finalement, pourquoi préférer un effondrement hyperinflationniste à un effondrement déflationniste ? A mon avis, l'effondrement déflationniste présente un très gros inconvénient que n'a pas un effondrement hyperinflationniste : dans le premier cas, on court droit au défaut volontaire et massif sur les dettes de toute nature, ce que les créanciers ne supportent pas - il suffit de lire les commentaires indignés au sujet d'un possible défaut de la Grèce - tandis que dans le second cas, c'est la faute à pas de chance, l'inflation a échappé à votre contrôle, vous en êtes bien sûr désolé, mais c'est comme ça. Ah et puis, il suffit de voir ces Français qui cent ans après continuent d'exiger le remboursement des emprunts russes pour comprendre que l'inflation est bien le seul outil imparable pour effacer gentiment, démocratiquement les dettes. Le défaut se règle plutôt façon Philippe le Bel avec les Templiers. Ou alors à coups de pogroms. Ou d'expulsion des Juifs d'Espagne.
Une petite remarque au sujet de la Grèce et de l'Europe : la spécificité de la zone euro, comparée au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, c'est que l'Union Européenne reste fondamentalement un libre regroupement d'états souverains (la question a d'ailleurs été tranchée par la force aux Etats-Unis lors de la guerre de Sécession). C'est parce qu'il n'y a strictement aucune solidarité européenne (les dettes auraient du être mutualisées lors de l'entrée dans l'euro, maintenant c'est beaucoup trop tard) que l'Allemagne au premier chef exige avec force que la Grèce s'acquitte de ses dettes, et refuse la voie de la monétarisation, moyennant quoi la BCE pratique une forme de monétisation rampante, tandis que la Grèce reste sommée de faire preuve de rigueur. C'est aussi ce qui explique, à mon avis, pourquoi on peut avoir l'impression d'être toujours sur le fil du rasoir, pris entre un effondrement déflationniste d'une part, et un effondrement hyperinflationniste d'autre part. Il n'empêche, le bilan de la BCE est désormais aussi gonflé que celui de la FED. LTRO ou QE, finalement, cela revient au même.
Edit : J'ai souligné que les Etats-Unis ont connu la guerre de Sécession. Mais pour cela, il leur a fallu mettre en avant la lutte contre l'esclavage alors qu'au fond, les riches états du nord voulaient surtout mettre la main sur une main d'oeuvre dont ils manquaient cruellement. Ce n'est pas inconcevable de faire la guerre pour recouvrer des créances, mais si c'est pour faire de la Grèce un tas de ruines, on ne récupérera pas grand chose, et en plus c'est ruineux de faire la guerre. Surtout la guerre moderne, économe en hommes, mais pas en matériel de pointe. Et comme nos états sont au bord de la cessation de paiement, c'est tout vu. Bon et puis, autant on a pu faire la guerre pour reprendre l'Alsace, autant on a déjà eu plus de mal pour Dantzig. Alors des créances... Pour la démocratie alors ? En attaquant la Grèce ?
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